Varia

Clémence Aschenbroich

Les migrations à travers les actions populaires de solidarité internationales (Article)

Résumé

Les migrations actuelles, bien qu’historiques, connaissent de profondes difficultés à s’inscrire dans une considération positive de la part des sociétés modernes. Victimes de malentendus et de confusions, elles ne sont pas appréhendées dans toutes leurs potentialités. Pourtant, les migrations, en réponse à un déséquilibre mondial et à travers une multitude de stratégies et de créativités, constituent le soubassement d’une solidarité internationale avec le pays d’origine.

Texte intégral

Introduction

1Les migrations sont le reflet du contexte mondial à travers l’histoire. Aujourd’hui, elles se heurtent à des incompréhensions de la part des sociétés occidentales qui peinent à légitimer leurs existences. Pourtant, elles demeurent historiques, naturelles, inévitables, et interviennent en réponse à un déséquilibre socio-économique qui ne cesse de créer de profonds écarts entre les pays du Nord et les pays du Sud.  Loin des idées « figées » que l’on se fait de l’immigration et qui constituent les fondements d’une politique très réactive et discriminante, les migrations humaines sont un théâtre en mouvement où se met en place une multitude d’initiatives populaires et solidaires en faveur des pays du Sud. En dehors de l’institué et du formel se construisent des représentations et des comportements qui génèrent des actions dans le champ de la solidarité internationale. Les migrants, à la fois émigrés de leur pays d’origine et immigrés dans le pays de destination, s’inscrivent alors dans un rapport complexe à l’interstice de deux sociétés et exigences socioculturelles. Comment considérer les comportements de solidarité internationale des migrants à travers l’expérience migratoire, afin d’en saisir les enjeux en matière d’intervention sociale ?

2L’étude menée à Bruxelles dans le cadre de l’Irfam1 a permis de rencontrer une diversité de migrant, acteurs d’initiatives de solidarité avec le pays d’émigration. Les personnes qui ont offert leur témoignage sont des petits commerçants  installés en Belgique depuis plusieurs années et originaires de l’Afrique Subsaharienne (Congo, Cameroun, Sénégal, Mauritanie, Rwanda/Burundi). Les échanges autour des pratiques de solidarité internationale, menées auprès de quatorze personnes, ont été ciblées autour des commerçants afin d’effectuer un échantillonnage quantifiable, repérable et accessible sur un quartier, mais aussi de se tourner vers une immigration « stable » en vue d’appréhender les formes et les processus de solidarité  à plus long terme. Par ailleurs, les petits commerces de proximité  se développant fortement par le biais de l’importation (produits du Sud qui alimentent les commerces), ceux-ci préservent  des rapports commerciaux et familiaux étroits avec le pays d’origine. Le quartier Matongé où s’est déroulé le travail de recherche, est un haut lieu Congolais dans lequel s’inscrit une dynamique importante en matière d’actions et de pratiques solidaires informelles.  Ce lieu, témoin de l’Afrique et d’autres continents, a fait l’objet d’une multitude de rencontres autour d’échanges sur la solidarité, abordé largement comme une question centrale.

Une solidarité entre deux rivages

3Tout d’abord, l’immigration ne peut pas être isolée du contexte dans lequel elle prend racine, et n’a donc de sens en dehors de l’émigration qui constitue l’origine de la condition de l’immigré. L’immigré, dans une rupture violente, porte en lui le sens de l’émigration qui prend sens dans un rapport quotidien à la solidarité. Aussi, la solidarité, bien qu’elle ne soit pas affichée en tant que telle, se retrouve largement comme motif d’émigration. Les témoignages mettent en avant l’intérêt économique de l’émigration. Dans ce sens, la communauté dans le pays d’origine peut vivre comme suspendue à son émigration2. L’émigration peut alors être envisagée comme un moyen de satisfaire les besoins économiques qui s’imposent à la famille à travers une solidarité « de retour » marquée par un engagement fort de la part de l’émigré envers sa famille « parfois on envoie des enfants en Europe pour récolter une pluie d’argent »3. L’engagement envers la famille semble faire l’objet d’un devoir moral et maintient un certain cap dans la relation au pays d’origine et dans le pays d’accueil. Il permet aux émigrés d’assurer la cohérence du lien filial relatif aux valeurs de la famille et au groupe social d’appartenance. Ainsi, la famille, le village, la communauté occupent une large place dans les pensées et les préoccupations de la personne émigrée qui met en œuvre les conditions nécessaires au soutien de sa famille. L’héritage familial semble pouvoir se pérenniser lorsque le don transite par le contre-don, c'est-à-dire à travers la recherche d’un autre rapport filial qui substituera l’absence physique par la mise en place d’une passerelle symbolique. Ce rapport du don et du contre-don constitue en quelque sorte la base d’une solidarité familiale et communautaire.

4Cette solidarité transnationale est activée par un « écosystème humain » favorable au développement d’initiatives populaires. En effet, l’exil conduit, dans le pays de destination, à une recomposition sociale basée sur une expérience migratoire commune qui tisse un réseau social étroitement lié à soi et à son propre parcours. Les communautés de migrants constituent un réseau de lien de solidarité nécessaire à sa pérennité, et engagent des mécanismes de solidarité au bénéfice des personnes nouvellement arrivées dans le pays d’immigration, mais aussi et surtout en faveur de ceux restés dans le pays d’origine.  

5Aussi, les migrations engagent une rupture lourde avec les schémas familiaux, dispersent la cellule familiale et engagent de nouveaux rapports transnationaux. Cet éloignement du noyau familial et du réseau de proximité peut générer un déficit dans la vie sociale des migrants, qui encouragent le développement de stratégies de socialisation offrant une compensation familiale. Cette nouvelle structure sociale, dans laquelle se reproduisent les expressions et les comportements socioculturels liés à la mémoire identitaire, est un moteur dans la mise en synergie des migrants-acteurs de la solidarité transnationale.

Une dynamique informelle et populaire

6Dans un contexte mondial actuel qui connaît une expansion du commerce international, et dont la clé du développement réside au travers d’une participation  importante des pays au commerce international, l’Afrique subsaharienne est mise en marge de cette dynamique économique. Elle démontre par ailleurs les clivages d’une telle logique de mondialisation lorsque sa participation au commerce mondial ne représente que 1% 4, et pose la question de l’ouverture sur la voie de l’amélioration. Dans de nombreux pays en voie de développement, l’économie et les pratiques de solidarité sont donc devenues prépondérantes. Ainsi dans le champ de la solidarité internationale s’ajoutent, au secteur formel et structuré, des pratiques informelles et parallèles d’ordre citoyen. Celles-ci proposent une autre façon d’envisager les échanges transnationaux et de satisfaire certains besoins à travers des initiatives « invisibles » et collectives, et à des fins de coopération avec le pays d’origine.

7Ainsi la solidarité, comme axe central de recherche, intervient comme un levier fondamental dans l’appréhension du phénomène migratoire et dans la construction des identités. Bien qu’elle ne soit pas à l’origine de tous les mouvements humains, elle semble s’interposer de façon courante entre le pays d’accueil et le pays d’origine, et témoigne d’une participation active et consciente des migrants dans le champ de la solidarité internationale.

8Dans le quartier Matongé ont été identifiées diverses pratiques informelles de solidarité envers leurs régions et leurs pays d’origine. Le transfert d’argent semble être la pratique le plus courante et représente aujourd’hui officiellement plus du double de l’aide publique au développement (104 milliards de dollars) et environ les deux tiers des investissements étrangers (325 milliards de dollars en 2006)5. Pour un certain nombre de pays d’Afrique subsaharienne, les migrations et les flux financiers qu’elles entraînent sont l’un des principaux éléments de la mondialisation, et semblent apaiser les tensions socioéconomiques provoqués par le sous-emploi et le chômage.   Ces transferts de fonds sont des transactions privées, individuelles ou collectives qui portent essentiellement sur l’épargne des immigrés. Ils permettent de prendre en charge avec rapidité des besoins urgents dans le pays d’origine. Par ailleurs, des mouvements collectifs se mettent en place afin de contribuer d’une manière ou d’une autre à des projets de solidarité internationale. Ces initiatives peuvent être organisées à travers des évènements d’ordre culturel et citoyen, afin de récolter des fonds dont les bénéfices permettent l’équipement d’infrastructures de base (hôpitaux et orphelinats, écoles, transports…). Par ailleurs, divers modes de cotisation peuvent garantir dans le pays d’origine une assurance pour les besoins de premières nécessités (alimentation, santé, éducation, transport). Les contributions familiales ou collectives effectuées dans le pays du Nord sont un appui  et une aide pour les familles en difficulté au Sud, et permettent de dégager des fonds pour la création et la rémunération d’emploi sur place. De plus, des projets de micro-entreprises développées par les diasporas marchandes (fréquemment des projets interfamiliaux) garantissent la création et le maintient d’emploi stables par l’importation de produits spécifiques (denrées alimentaires, produits cosmétiques, textile, musique, ouvrages, etc.), alimentant une multitude de petits commerces (restaurants, épiceries, salons de coiffure, boutiques de textile, magasins de disque, librairies, etc.).

Les paradoxes de la solidarité

9Cependant, bien que certaines initiatives connaissent des fragilités dans leurs réalisations (manque d’argent, manque d’appuis extérieurs, manque de connaissance du territoire et de ses opportunités, cloisonnement de l’information, manque de consensus, invisibilité des initiatives et désintéressement politique, etc.), elles ouvrent les sentiers sur la voie du développement.

10En outre, le rapport que les migrants entretiennent avec leur pays d’origine est susceptible d’induire en erreur sur la réalité du contexte en pays d’immigration. « Beaucoup de gens se plaignent en disant que la famille compte trop sur eux », « ici cela rend stressant le quotidien, la vie n’est pas donné : le loyer, les charges, les transports… on ne vit pas sur une montagne d’argent »6. Le soutien à la famille peut alors générer de l’anxiété à travers une posture qui d’une part laisse entendre une fierté à être solidaire avec la famille et à valoriser sa propre culture, et d’autre part traduit une difficulté à maintenir un cap solide dans sa propre construction. Par ailleurs, les pratiques de transfert d’argent peuvent être source d’illusion et induire un rapport de force qui ne permet pas de développer une autonomie suffisante dans le pays d’origine « Là-bas ils ont l’impression que l’argent est facile. Parfois ils se plaignent du peu qu’on leur envoie et ne se rendent pas comptent de la valeur de l’argent. Ils ont l’impression qu’ici on ramasse l’argent par terre et ils en abusent parfois. C’est difficile de savoir ce que devient l’argent là-bas.», « Il vaut mieux apprendre à un enfant à pêcher, ça endort les gens là-bas, quand on est ici on n’a plus de vie, on vit pour sa famille ».

11Ces initiatives solidaires portées par les migrants, à travers une multitude de stratégies, demeurent en dehors des lois institutionnelles et constituent le soubassement d’une solidarité et d’une coopération internationale. Elles tirent leurs forces de leur faible institutionnalisation et se fondent sur des éléments  non structurables qui constituent la base d’une organisation de ces réseaux informels (oralité, confiance, entraide, redistribution, parrainage commercial, système don et  contre-don).

12Par ailleurs, les groupes constitués par les membres d’une communauté solidaire représentent un organe de « pression », un lieu de tension intermédiaire entre le pays d’origine et le pays d’accueil où résident les contradictions de la posture d’émigré-immigré7. D’une part il y a une volonté de « s’intégrer » à la société occidentale, dans le sens de disposer du respect et des droits civiques au même titre que tout citoyen vivant sur le territoire, et d’autre part il y a les exigences inhérentes à un héritage filial dont l’émigré doit être le « relais ». Ainsi, l’immigré est confronté à une demande contradictoire de la part de deux réalités sociétales et semble devoir concilier les injonctions parentales et traditionnelles avec les exigences occidentales. La communauté se place alors dans un espace « tampon », transitoire de va-et-vient entre la société d’origine et la société d’accueil, et offre des réponses au « désordre des successions »8 de l’héritage mettant en lumière les paradoxes de la posture d’immigré.

Conclusion

13Les migrations, considérées davantage comme un délit que comme un droit, ne peuvent développer toutes leurs potentialités. Elles doivent être envisagées en terme de « capacité » et non en terme de « faiblesse » afin de dépasser les confusions qui règne à son égard. Loin d’être un état permanent et immuable en rupture avec le monde, les migrations s’inscrivent dans un processus de construction et de développement de stratégies pour améliorer l’existant. Ainsi les dynamiques populaires dans le contexte migratoire sont réelles et demeurent intégrantes au système actuel mondial, car elles donnent des réponses et pallient une absence dans le champ de la solidarité internationale, participant ainsi à un certain rééquilibre dans les relations Nord/Sud. Témoins d’un contexte en mouvement dans lequel ils évoluent, les migrants sont des acteurs incontournables et adoptent, à travers leurs compétences interculturelles, une posture cohérente et intermédiaire qui doit être mieux considérée en terme de médiation dans le champ de la solidarité internationale.

14 Ainsi, il est nécessaire de penser un appui de ces initiatives populaires sans les détourner de leur sens, et de valoriser le positionnement des migrants afin de mieux appréhender les questions liées au  parcours migratoire. Il est important de relever la force de ces initiatives populaires en dehors de toute prise en charge de l’Etat, et de considérer ces dynamiques endogènes afin de combattre un afro-pessimisme confus.  Les compétences interculturelles doivent être « identifiées, modélisées et valorisées »9 car elles représentent des ressources nécessaires à une meilleure « gestion mentale » du phénomène d’immigration dans les pays occidentaux qui ne doit pas être lu comme un « nœud de difficultés mais comme une source d’opportunités »10.

15Aussi, la question de la médiation en matière de solidarité internationale propose de favoriser la création de passerelles entre tous les acteurs impliqués dans ce champ (migrants, responsables d’association, décideurs politiques, intervenants sociaux, etc.) afin de développer une conscience Nord/Sud autour des questions liées au développement et à la coopération. Et si l’informel ne peut que difficilement résister à l’institutionnalisation, il est important de considérer la valeur de ces initiatives populaires dans une dimension ascendante afin de mener une réflexion commune et une transmission mutuelle du savoir-être.

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VACHON R., Alternative au développement, 1ère  édition, 1990, Collection Alternative

Notes

1 Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations

2 SAYAD A., La double absence, 1ère Edition, Seuil, 1999, Collection Liber

3 Propos recueilli lors d’entretiens

4 WORL BANK, World Development Report 2000/2001, Washington, 2001

5 CDMG (Groupe de rédaction du Comité Européen sur les migrations), Migrations économiques, cohésion sociale et développement : vers une approche intégrée, 1ère édition, Strasbourg, Edition du conseil de l’Europe, 2009

6 Propos recueillis lors d’entretiens

7 SAYAD A., La double absence, 1ère Edition, Le seuil, 1999, Collection Liber

8 BOURDIEU, P., La misère du monde, 1ère édition, Le seuil, 1993, Collection Libre examen

9 Irfam

10 Idem

Pour citer ce document

Clémence Aschenbroich, «Les migrations à travers les actions populaires de solidarité internationales (Article)», ARPES [En ligne], Varia, Thématiques, mis à jour le : 12/03/2013, URL : http://www.arpes.fr/index.php?id=225.